Ce jour où j’ai rencontré ses amis

Samedi 23 mai 2026. Plusieurs mois que je fréquente la Bite Unique, les papillons dans le cœur et surtout dans la culotte. Il était temps. Temps que je rencontre ses amis. C’est en tout cas ce que lui avait décidé, 3 jours avant, quand, après une levrette endiablée, nos deux corps entrelacés dans une fatigue apaisante, il a attrapé son téléphone, a constaté avoir reçu un message, et, sans trop m’en laisser le choix, sans doute car sachant que si je l’avais eu j’aurais fui, il m’a annoncé que je rencontrerais ses amis le samedi qui suivait. Le stress. 

Dans ma tête, j’avais bien conscience qu’être en couple, c’est aussi rencontrer son entourage et le vouloir. Moi, j’avais surtout envie qu’on reste enfermées dans notre cocon, sous la couette, même avec 40 degrés à l’extérieur. En d’autres termes : je nous suffisait à nous-même. Mais voilà, la Bite Unique, il est sociable. Très sociable. Et gentil. Très gentil. Au point que des amis, il en a plein. Vraiment plein. Au point que cette rencontre n’était pas une rencontre, mais un meeting. Une quinzaine d’amis réunis dans un endroit superbe, avec une piscine et un terrain de tennis, un barbecue et une salle de muscu. De quoi m’assurer une belle journée, si on oubliait le fait que je me chiais dessus.

Tout a commencé aisément. J’ai salué chacun des amis, ai souri poliment, ai demandé les prénoms dont je ne me souvenais plus à peine 5 secondes après me les avoir donnés, ai refusé de manger les chips qui me passaient sous le nez pour faire bien et ai enfilé mon verre de coca pour compenser. L’avantage du grand nombre d’invités, c’est que les discussions de comptoir dominent et qu’elles s’enchaînent rapidement. J’arrivais donc à esquiver les questions me concernant et à me concentrer sur celles des autres. Lunettes qui filment, naissance du petit dernier, passion jeux de société ou encore l’augmentation des MST. Tout y passait. Entre deux phrases, je fonçais sur les cigarettes que je ne fume habituellement pas, sur ma Bite Unique pour trouver de quoi regonfler mes batteries sociales ou à la piscine.

Et ce fut le premier drame. Car si la maîtresse de maison m’invitait sincèrement à aller me baigner, là où la majorité des invités en avaient déjà profité, j’étais plus discrète. Parce qu’autour de moi, toutes les femmes étaient minces, voire particulièrement bien foutues. Moi, je suis en forme. Pour ne pas dire que j’ai un gros cul.

Et si en réalité je me foutais des jugements que l’on pouvait avoir sur mon corps, j’avais peur d’une chose : qu’on me sexualise. J’observais les potes de ma Bite Unique, et je les imaginais voir ma table basse qui me sert de fessier sortir de l’eau, attirer tous les regards et me mettre mal à l’aise. Sans compter la culotte trop petite qui me servait de maillot de bain. Ça a toujours été mon problème, mon cul. Parce que sur des petits culs, un maillot de bain c’est un maillot de bain. Sur le mien, ce n’est qu’un petit bout de tissu qui cache ma raie. Et quelle raie. Une grande raie encerclée par deux grosses bouées qui ressemblent fortement à celles qui se font gifler dans les pornos. Vous me direz que j’hallucine, que j’ai un égo massif et que personne n’en a rien à foutre de mon boule. Vous avez sans doute raison. Mais que voulez-vous, chacun ses traumas. Moi, c’est de croire que des hommes se masturbent sur mon fessier dès que j’ai le dos retourné. 

Pour toutes ses raisons, alors qu’il faisait 35 degrés, que des auréoles étaient sous mes bras et peut-être même entre mes jambes, j’ai feinté, une fois encore, ne pas avoir envie de me baigner. Première esquive réussie. Mais il y a une attaque que je n’ai pas pu éviter, une attaque fatale, une que je redoutais, une qui semblait évidente : les questions sur mon job.

Je suis très fière de mon métier. Plus encore, je suis fière de ma carrière, de tout ce que j’ai construit seule et des rêves de petite fille que j’ai su réaliser. Cela étant dit, si le côté « écrivaine » fait toujours rêver, envoie des paillettes et pousse l’admiration, la manière dont j’y suis arrivée laisse perplexe. Car évidemment, à la question « tu fais quoi dans la vie ? » je me contente toujours de répondre que je suis écrivaine. Sans détails. Sans rien de plus. Constamment, la seconde question qui suit est : « et ça va, tu arrives à en vivre ? », ce à qui j’ai la chance de répondre que « oui, j’en vis ». Et je ne m’étale pas plus.

Mais forcément, une auteure qui arrive à en vivre en France, c’est rare. Dans le monde tout court, d’ailleurs. On le sait, ce sont des métiers précaires, où il est bien rare de pouvoir en faire un métier.

Donc, s’en suit un tas de questions pour comprendre comment, une petite gueuse de 35 ans, peut être écrivaine et en vivre. C’est alors que, sans autre choix, je ne peux éviter la fameuse : « mais tu écris quoi, exactement ? ». Souvent, je me contente de répondre que ce sont des « petits romans, feel good, le genre que tu lis sur la plage. » Mais cette réponse ne suffit jamais. Et vient la suivante, celle qui me dévoile complètement.

À cet instant, ils sont tous autour de la table, verre en main, à rigoler, à prendre le temps de me connaître, à s’émerveiller et à se dire « la Bite Unique et cette gueuse se sont bien trouvés ». Avant le drame. Avant le « ah mais attends je vais regarder sur internet ». Avant le « c’est quoi ton nom ». Avant la recherche Google. Avant la découverte de La Moins Bonne de tes Copines. À partir de là, les regards ont changé et un silence s’est installé. Dans un premier temps, j’ai vu du respect. 219.000 abonnés sur les réseaux, ont-ils pensé. Et puis, le fameux silence a été brisé.

Brisé par mes blagues de beauf sur les réseaux. Juste ma voix qui retentissait, lâchant des « bites », des « levrettes » et des « glands » pour ponctuer chaque phrase. Pour me sauver, la Bite Unique a précisé que c’était mon travail, que mes réseaux sociaux s’englobaient dans une stratégie d’entreprise globale et qu’en réalité, c’était brillant. Ils l’ont sans doute entendu. Mais moi, la seule chose que j’ai noté, c’est le regard de la maîtresse de maison, elle qu’il semblait ne pas devoir décevoir, elle qui semblait tenir la baraque du bout des doigts, elle qui semblait avoir la voix sacrée, elle qui a relevé les yeux de son téléphone pour les fixer dans mes yeux et qui, esquissant un sourire de politesse, a simplement dit « ah sympa, je vais m’abonner ». Sur mon téléphone, je recevais une notification. « MamaBear s’est abonnée à vous ». Voilà comment j’ai (presque) décidé de changer tout mon contenu, de devenir une tradwife sur les réseaux, de ne plus jamais faire aucune blague de cul, ce jour où j’ai rencontré les amis de la Bite Unique.

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